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Réflexions d’un petit «Couarrou» (Propriétaire terrien).

J’ai réalisé le rêve qu’avait forgé mon père. Par delà la tombe, le cher ancien doit être heureux. La Borie*, le bien qu’il avait cultivé vaillamment pendant un demi–siècle, et que son père, mon aïeul, avait cultivé avant lui, m’appartient.

Après cent années de travail sévère, la terre revient à celui qui l’arrosa, pendant un si grand nombre d’ardents étés, de sueurs et parfois de larmes.

Il y eut, dans le passé, des jours de grandes misères pour le paysan. Les termes, jadis, étaient durs à payer. J’ai connu des temps où les porcs se vendaient 28 francs le quintal. Je fus « loué » à neuf ans pour garder les vaches d’un voisin qui me donnait, pour mon travail de Notre–Dame à la Toussaint, 20 francs et une paire de sabots.

A présent, des goudots qui travaillent huit heures par jour et sont vêtus de draps fins m’appellent un nouveau riche. Il est vrai que j’ai, dans mon étable, une douzaine de vaches bien soignées.

Notre famille a travaillé plus de cent ans pour en venir là, et nos anciens ont clos leurs yeux sans voir ce jour. La terre, dont je suis le maître, était à peine connue de son propriétaire que j’ai remplacé. C’était un monsieur de Paris dont je n’ai aucun mal à dire. Ces prés, où chante un ruisselet, ce petit bois qui verdit et où s’ébattent, d’un arbre à l’autre, plusieurs écureuils, ces terres où des blés drus et bleus montent dans le soleil de cet avril, il les connaissait à peine.

Pour moi, depuis mon enfance, je suis l’ami familier de tous les arbres, et je sais les endroits que les geais préfèrent pour leurs nids. Je connais, à l’ombre des châtaigniers et des chênes, le gazon rare d’où émergent à l’automne les cèpes bruns et roux. Cette terre est à moi et je la transmettrai à mes enfants…

A mes enfants… ? Il ne me reste plus hélas ! que notre « Marissou » qui, vigoureuse et fraîche, possède à seize ans « le biais » d’une ménagère accomplie. Le Pierre est tombé, par là–bas, du côté de Verdun, dans cet endroit que l’on appelle le Mort–Homme et où il est resté avec tant d’autre pauvres enfants de notre 139ème ! Le Guiral a été pris par les Boches dans le commencement et une lettre nous a appris qu’il était mort, sans doute de misère et d’ennui. Pourtant, je n’ai pas été le plus malheureux de notre village, car la petite me reste.

Là–bas, à la dernière maison du bourg, sous le chaume, une femme est devenue soudainement toute vieille parce que la guerre lui a pris ses trois enfants ! Cela n’empêche pas qu’on accuse les paysans d’être des profiteurs. Les familles qui vivent, depuis tant d’années, dans le travail le plus acharné et de la plus belle vie la plus pauvre, on trouve qu’elles sortent encore trop tôt de la misère ! Mais il y a des riches qui ne font rien depuis cent ans et qui sont riches toujours ! Tant mieux pour eux et je n’envie personne ! Mais quelle injustice de s’étonner si, après tant de peines et d’économies, nous ne sommes plus des pauvres !

La terre cultivée par celui qui la possède, produira des moissons plus belles. On n’en laissera pas perdre le moindre morceau. S’il y a plus de blé, si nos étables et nos granges sont bien remplies, est–ce que ceux des villes n’en profiteront pas les premiers ? Ils se plaignent sans réfléchir. L’intérêt de tous est, à bien penser, le même que l’intérêt de chacun, c’est clair.

Evidemment, nous ne sommes pas socialistes. Le socialisme est le rêve de fainéants qui comptent sur le travail des autres. Nous vivons en des temps où l’homme vaillant trouve sans peine à occuper ses deux bras. Nous n’aurions pas mis cent ans, chez nous, à économiser ce dont nous avons payé la Borie, si nous avions gagné les salaires d’aujourd’hui !

FIRMIN de la Borie

*La Borie : la ferme.

Lu dans le numéro un de « l’Auvergne Républicaine » du 17 mai 1920.
Remerciements à Mr DELMAS Georges - Le Palat